11 Sep 2017
Par: Martine Le Normand
Handicap / Motifs de consultation
Commentaires: Aucun commentaire
Face au handicap, face à une personne handicapée, chacun d’entre nous ne se sent pas tout à fait «comme avec les autres» et pas vraiment à l’aise avec lui-même. En effet, les « non-handicapés » qui semblent être en pleine possession de leurs moyens physiques et intellectuels nous donnent le reflet du meilleur de nous-mêmes.
Quel type de rejet peut produire en chacun la rencontre avec celui qui affiche une essentielle différence avec ce qu’on recouvre ordinairement du terme de normalité ? L’handicapé ne nous apparaîtrait-il pas toujours comme quelqu’un d’étrange ? Rapprochons dès lors étrange de étranger. Étranger nous renvoyant ici à la peur de ce que nous ne voulons pas connaître… en nous.
Une expérience qui ne peut laisser indifférent : elle vient nous questionner au plus profond de nous-mêmes.
Si la peur est en rapport avec la différence, c’est aussi une peur de la ressemblance. Le handicap est un miroir qui renvoie aux personnes «valides» un reflet à la fois fascinant et inquiétant.
Et si «ça» nous était arrivé un jour ? Comment ferions-nous avec «ça» ? Que ferions-nous de «ça»… du regard de la personne que nous jugerions normale, sur nous ?
Et si « ça » nous arrivait un jour ? Notre soi-disant expérience passée de la normalité nous aurait-elle préparés à supporter le regard de celui qui nous penserait alors anormal, ou qui nous vivrait comme anormal ? Acceptons d’en douter.
Le premier et le deuxième cas nous convoquent à un impossible : pouvoir penser, anticiper les effets de ce qu’impose un manque réel. L’ handicapé se différencie de l’être soi-disant normal par un manque. Un manque la plupart du temps situable, descriptible, aussi le disons-nous réel.
Via l’handicapé nous nous trouvons donc confrontés à la rencontre entre manque de ce qui produirait le reflet d’une normalité et manque à être. Ce dernier étant propre à l’humain qui, par nature est toujours incomplet. Jamais « idéal ». Incomplétude « positive » : elle est à l’origine de notre désir.
Une réaction appropriée ?
Comment supporter ce qui semble manquer à la personne handicapée sans vouloir y parer ? Chercher à faire les choses à sa place n’en arriverait-il pas à lui faire penser qu’il faut absolument atteindre cet objectif alors qu’elle est incapable d’y arriver ? Comment décrypter notre attitude ? Jugement ? Culpabilisation cachée ?
Essayer de combler les manques de cet autre «pas comme nous», chercher les possibilités de compensation à ses déficits, compatir, le plaindre de ce qui lui arrive et qui ne nous arrive pas… Autant d’attitudes qui risquent de creuser un fossé infranchissable entre celui qui ainsi cherche à gommer une différence et celui qui en est le révélateur.
Comment accepter vraiment l’Autre, le radicalement autre ici, dans sa singularité, le suivre, essayer d’appréhender son monde à lui ?
Partager
Accepter d’interroger les présupposés qui nous empêchent de nous identifier à une personne « autre », si loin de notre expérience quotidienne, de nos certitudes perceptive et de nos éprouvés corporels demande un effort que chacun n’est pas prêt à faire. Pourtant, la plupart des handicapés le disent bien : ce dont ils souffrent le plus, ce n’est pas forcément de leur handicap mais du regard et des réactions des autres.
Aussi difficile que ça puisse être, essayons de ne pas fuir ce que nous ressentons, de le reconnaître, et de dépasser nos propres mouvements réactifs. Prenons en compte le fait que cette personne n’est pas «que» son handicap et essayons de voir davantage son potentiel que ses limitations. Elle éprouve des sentiments, elle a des envies, des désirs que nous pouvons sans doute partager si nous essayons de faire connaissance. Concentrer son attention sur la personne plutôt que sur sa déficience est sans doute le meilleur moyen de pouvoir établir une communication.
Partager peut alors prendre tout son sens. «Repérer nos propres limites peut nous donner la possibilité de partager celles du sujet en situation de handicap, ses défaillances comme ses fulgurances, au sens fort du mot «partage» qui n’est pas fusion, osmose ou identification.» écrit la psychanalyste Julia Kristeva. Partager, prendre part à la particularité par delà la séparation que nous imposent nos destins.
Participer sans gommer que chacun, handicapé ou pas, est «à part».
Bibliographie handicap
Pour approfondir ce sujet, nous vous invitons à découvrir les écrits d’Alexandre Jollien qui se surnomme lui-même « le philosophe cabossé » en raison d’un handicap de naissance dû à une paralysie cérébrale sait délivrer par ses nombreux livres et ses apparitions télévisées, de nombreux messages d’espoir. Voici quelques références:
Livres
- Eloge de la faiblesse, (Editions Cerf), 1999.
- La construction de soi, (Editions du Seuil), 2006.
- Petit traité de l’abandon, (Editions du Seuil), 2012.
- Vivre sans pourquoi, (Editions Seuil-L’Iconoclaste). 2015.
